Ph Champ Morphique_Page_1Les champs morphiques, De l’importance du lien émotionnel dans la relation

Dr Rupert Sheldrake biologiste et philosophe Interview Maya Ollier

La fracture corps / mental

Le dossier dans lequel sera publiée cette interview a pour sujet le cerveau, les émotions et les relations. Quelles réflexions ces mots évoquent-ils pour vous ?

Il est évident que nos relations et nos activités mentales sont influencées par nos émotions, tout le monde le sait… sauf les scientifiques ! Ou plutôt : ils commencent à le reconnaître depuis une quinzaine d’années. Aussi étonnant que ceci puisse paraître aux yeux des gens “normaux”, jusqu’aux années 1990, les scientifiques considéraient que l’activité intellectuelle n’était finalement qu’un programme informatique aussi indépendant du corps que du psychisme. Depuis, les scientifiques ont découvert que l’intellect habite un corps, donc que nos activités mentales sont en lien avec nos activités corporelles, et également, ceci grâce notamment aux travaux de Damasio, en lien avec nos émotions.

Le cerveau et l’esprit

Mais pourquoi une telle dichotomie entre la théorie scientifique et la réalité que connaissent les gens ordinaires ?

Je pense que cette fracture remonte à Descartes, qui a opéré une séparation brutale entre l’intellect “désincarné” et le corps considéré comme une machine. Cette dichotomie a constitué les fondements de la science moderne et son influence s’en ressent encore aujourd’hui. Pourtant, dès l’époque de Descartes, certains avaient souligné à quel point le modèle cartésien était réducteur : selon ce modèle, par exemple, les animaux n’ont pas de pensées, ni d’émotions, et il a fallu attendre ces quinze dernières années pour que les spécialistes du comportement animal admettent que cette idée est fausse, comme le savent depuis des millénaires tous ceux qui ont eu des chiens ou des chats de compagnie !

La métaphore du modèle mécanique, puis informatique, a toujours parfaitement correspondu à l’idée (cartésienne) que les scientifiques se font du mental et de la conscience : mathématique, logique, libre de toute influence du corps ou des émotions… Les métaphores technologiques plaisent aux scientifiques : dans les années 1920 et 30, le cerveau était assimilé à un standard téléphonique – le téléphone était la dernière invention technologique à la mode.Dans les années 1960, le cerveau est devenu un ordinateur, puisque c’était là la dernière invention technologique. La réalité que chacun connaît est que les ani- maux ont des émotions. Nous, êtres humains, sommes très proches du fonctionnement animal dans nos comportements émotionnels (l’adrénaline, par exemple, a le même effet chez nous que chez eux).

La réalité est également que notre mental est incarné dans notre corps et que notre intellect est influencé par nos émotions, et par nos relations au monde et aux autres, ces relations étant elles aussi fortement influencées par nos émotions. Mais encore une fois, ceci n’est rien de nou- veau, tout le monde le sait déjà !

 

Oui, et pourtant, aujourd’hui encore, des scientifiques de très haut niveau continuent à dire que le cerveau et l’esprit, c’est une seule et même chose…

Oui, malheureusement, parce que nous sommes encore sous l’influence du modèle carté- sien d’un esprit non matériel, non physique, hors du temps et de l’espace et pourtant qui, de façon mystérieuse et inexpliquée, interagit quand même avec la mécanique corporelle par l’intermédiaire d’une petite glande : la glande pinéale pour Descartes, et le cortex cérébral – soit environ cinq centimètres plus haut – pour les scientifiques modernes, mais c’est essentiellement la même théorie.

C’est justement parce que cette théorie est si faible que les scientifiques ne peuvent pas expliquer ce qu’est l’esprit, ce qu’il fait, comment il fonctionne… et qu’ils ont par conséquent choisi d’adopter une seconde position, la position matérialiste, selon laquelle le dualisme n’a pas de sens et ne repose sur aucun fondement scientifique sérieux, position qui les conduit à déclarer que l’esprit n’est autre que le cerveau.

N’oublions pas que cette position nie l’existence du libre-arbitre, elle nie l’existence de la conscience, si ce n’est en tant que dérivé insignifiant de l’activité mentale. Le philosophe Henri Bergson, en particulier dans son “Matière et mémoire” (1896), refuse de réduire l’esprit à la matière et ridiculise – je cite de mémoire – les scientifiques pour qui la conscience ne serait qu’une espèce de phosphorescence laissée derrière elles par le mouvement de nos molécules cérébrales. Bergson est l’un de ceux dont je me réclame le plus volontiers, notamment avec l’ouvrage déjà cité, “Matière et mémoire”, et avec “L’évolution créatrice”, paru en 1907 ; c’était un philosophe d’envergure internationale, récompensé par des prix prestigieux, dont le Nobel, et dont les propos anti-réductionnistes, très en avance sur son temps, sont plus que jamais d’actualité : selon lui, pour revenir à notre w sujet, le cerveau est l’outil qui permet à l’es- prit de connaître le monde physique et donc d’agir avec lui…

Dualisme cartésien ou matérialisme scientifique, ces deux positions standard n’ont guère d’intérêt, n’est-ce pas ? C’est la raison pour laquelle j’en ai proposé une troisième, qui me semble beaucoup plus en accord avec notre réalité factuelle. Selon ma théorie, l’esprit est en lien avec des champs, et ces champs opèrent à l’intérieur et à l’extérieur du cerveau, tout comme le champ magnétique d’un aimant ne se trouve pas seulement dans l’aimant, mais autour de lui, ou que la force de gravité terrestre n’agit pas seulement à l’intérieur de la Terre, mais autour d’elle, et maintient par exemple la Lune dans son orbite… Cette théorie des champs signifie que nos activités mentales sont localisées dans l’espace et le temps, et non pas hors du temps et de l’espace comme le soutenait Descartes ; mais elles ne sont pas non plus exclusivement localisées dans notre cerveau, comme le déclarent les matérialistes.

Quand nous admettons que l’esprit est plus vaste que le cerveau, beaucoup de problèmes se résolvent : nous comprenons que nous sommes reliés à tout ce que nous percevons à l’extérieur de nous, mais aussi que nous pouvons avoir un effet sur ce que nous percevons, simplement en le regardant. Ceci explique aisément cette sensation qu’on a d’être observé, un phénomène extrêmement courant et pourtant inexplicable par la seule psychologie matérialiste… Toute perception visuelle, chez un humain ou chez un animal, implique la projection d’un champ de perception.

Mon esprit s’étend constamment à mon environnement et à mes relations, mon lien avec une autre personne implique que mon esprit est relié à cet autre esprit à l’extérieur de mon cerveau. C’est parce que cette connexion, ce champ d’interaction, existe que ce qui se passe dans mon esprit affecte l’autre personne. Voici exposée la base de la télépathie, sujet évidemment tabou dans les milieux scientifiques officiels, puisqu’il ne cadre pas avec la vision matérialiste du monde.

Vous le savez, la télépathie est classée dans le “paranormal”, terme qui signifie “au-delà du normal”, alors que c’est une expérience tout à fait normale : la très grande majorité des êtres humains reconnaissent avoir vécu des expériences de télépathie. Par exemple, 80% des personnes interrogées (des gens tout à fait “normaux”) disent avoir déjà vécu la situation suivante : elles reçoivent un coup de téléphone ou un Email de quelqu’un auquel elles viennent de penser … Est-ce que ceci ne vous est pas arrivé à vous aussi ? Rien de plus naturel, la télépathie étant un moyen tout à fait normal de maintenir un lien entre deux personnes, entre une personne et un animal, et même entre membres d’un même groupe animal, comme les hardes de loups…

Cependant, selon vous, la condition est qu’il existe un lien émotionnel ?

Oui, c’est la base de cette communication télépathique. Nous avons mené des expériences très sérieuses avec des animaux de compagnie. Dans des sondages que nous avons effectués auprès de ménages britanniques et américains, environ 50% des propriétaires de chiens et 30% des propriétaires de chats nous ont dit que leur animal de compagnie savait quand un membre de la famille était en train de rentrer à la maison, et que l’animal se mettait à l’attendre derrière une porte ou une fenêtre. Parmi ces chiens, 70% réagissent seulement à l’arrivée d’une seule personne, celle à qui ils sont le plus attachés ; 25% à l’arrivée de deux personnes et pas plus de 5% à l’arrivée de trois personnes ou plus. Le lien émotionnel est un facteur essentiel, qui permet à l’animal de capter à distance l’intention de la personne. Nous avons mené ces expériences avec la plus grande rigueur scientifique. Pour vous donner une idée : le propriétaire s’éloignait d’au moins 8 km, nous filmions la mai- son où se trouvait l’animal, l’heure de départ de la personne était choisie au hasard, elle rentrait chez elle dans une voiture inconnue de l’animal (un taxi)… Le chien commençait à attendre derrière la porte au moment où la personne formulait l’intention de quitter le lieu où elle se trouvait, et donc avant même qu’elle n’entre dans le véhicule qui la ramenait chez elle.

Il en va de même du lien télépathique entre mère et nourrisson, que nous avons également étudié scientifiquement de façon extrêmement scrupuleuse : là encore, nos conclusions sont qu’il s’agit d’une réponse physiologique inconsciente à un lien émotionnel entre les deux membres d’un même groupe.

 

Vous dites que notre champ de perception s’étend à l’extérieur de nous et que nous sommes en lien parce que nous sommes dans un même champ ; la tradition spirituelle dit que notre âme s’étend à l’extérieur de nous et que nous sommes en lien parce que nous sommes dans une même âme. Je suis frappée par la similitude…

Je ne crois pas que nous soyons de façon égale dans une même âme. Je pense que les champs de connexion se renforcent par nos interactions avec les autres. Ma théorie des champs dirait qu’il existe des champs sociaux. Un groupe d’animaux ou d’êtres humains, par exemple, est dans un champ particulier à ce groupe, que ce soit un vol d’étourneaux, un banc de poissons (comment se fait-il que des centaines d’individus peuvent changer de direction instantanément et simultanément sans se percuter ?) ou une bonne équipe de footballeurs…

Ce champ relie les individus qui composent ce groupe. Les groupes s’organisent naturellement en fonction de leur champ, et le champ relie entre eux les différents membres du groupe. Si certains membres s’éloignent, même sur des centaines de kilomètres, comme les loups qui partent en chasse, le lien n’est pas rompu : le champ s’étend et continue à les relier à leurs petits. Ceci ne signifie pas que n’importe quel loup reviendra nourrir n’importe quel louveteau sous prétexte que tous les loups appartiennent à une même grande “âme-loup” qui en- globe tous les individus loups.

Encore une fois, le champ dont je parle est celui d’un groupe spécifique d’individus connectés par un lien émotionnel. Permettez-moi une analogie qui permet de mieux appréhender ce phénomène télépathique qui affecte les champs sociaux : en physique quantique, si vous séparez deux particules appartenant au même système, ce que vous faites à l’une affecte instantanément l’autre. Là encore, les deux particules sont reliées au départ dans un même champ.

 

Mais alors, selon vous, que se passe-t-il dans les constellations systémiques (je sais que vous connaissez le travail de Bert Hellinger et de Hunter Beaumont) ? Comment expliquez-vous les “perceptions représentatives” ? Il n’y a pas de lien émotionnel entre le représentant et la personne qu’il représente…

Oui, j’ai rencontré Bert Hellinger à diverses reprises, ainsi qu’Anne Ancelin. Il existe même, d’après ce que je sais, une vidéo d’un trialogue entre nous, filmé en 2000 lors d’un congrès de psychanalyse. Oui, les constellations sont une très bonne illustration de ma théorie. La constellation est la représentation du champ morphique de la famille du client, le lien se fait par l’intermédiaire du champ du client… Je pense que c’est une question de résonance : c’est parce qu’ils entrent en résonance avec ce champ familial particulier que les représentants ont de ceux qu’ils représentent des perceptions qu’ils ne pourraient pas avoir autrement. Je pense aussi que le champ d’une famille actuelle est influencé par résonance morphique par les générations qui précèdent. C’est sans doute la manière dont se produisent, in- consciemment, ces mystérieux transferts, ou héritages, de schémas de pensée ou de com- portement.

L’un des thèmes principaux du travail de Hellinger est que si un des membres de la famille a été nié, ignoré ou exclu (quelqu’un dont on ne parle plus parce qu’il s’est suicidé, par exemple), le champ familial subit une perturbation qui peut se transmettre de génération en génération. La résonance morphique explique cette transmission, parce que tous les champs morphiques ont une mémoire. En fait, tous les systèmes dans l’univers, toutes les espèces, tous les groupes ont une mémoire, leur propre mémoire collective, basée sur la similitude de leurs e membres, et il y a évidemment une grande similitude entre les membres d’une même fa-mille. Je dirais même qu’il ne peut pas y avoir de plus grande similitude que par héritage familial ! Donc les schémas se transmettent par résonance morphique d’un champ à un autre, ou d’une génération à une autre, ou d’un individu à un autre.

Cette mémoire collective dont vous parlez est-elle ce que Jung appelle l’inconscient collectif ?

C’est la même chose, à la différence près que Jung ne parlait que de psychologie humaine et que je parle d’une théorie de la nature, qui s’applique à tout : animaux, plantes, cristaux…

Pour lire la suite de cet article…

Pour commander la revue complète consacrée aux constellations familiales